Les architectures d’a/LTA

entre liberté, diversité et maîtrise

 

Jean-Louis Violeau, sociologue

 

 

Si les architectes veulent éviter de parader dans un univers fleur bleue, ils doivent prendre en charge la résistance du réel. Pour ce faire, Maxime Le Trionnaire et Gwenaël Le Chapelain combinent au sein d’a/LTA des propriétés contradictoires, entre liberté, diversité et maîtrise dans le sillage de leurs rassurants aînés Jean-Luc Le Trionnaire et Alain Tassot.

 

Il y a chez eux cette quête inépuisable de la maîtrise d’une chose impalpable : comment imaginer les rapports sociaux qui peuvent se tisser au sein d’un espace que l’on habite ? Tout a beau être planifié, la vie et ses avatars viendront forcément s’y immiscer, au quotidien. Chemin faisant, ils cherchent à « défataliser » la question du logement – aujourd’hui en crise, comme chacun sait, mais a-t-on jamais vu depuis les grands ensembles, les pavillons Loucheur, l’Hiver 54 et l’Abbé Pierre, le logement sortir seul sans son double habituel, la crise ?

 

Il faut leur reconnaître d’avoir attaqué cette « question » du logement par son versant le plus escarpé et donc le plus risqué: la tour. A Nantes d’abord, sur le Pré-Gauchet, avec la Tour Amazonie où ce sont les qualités différenciées des logements qui ont permis de dessiner la diversité de la façade. Les premiers étages sont encore urbains. Puis le signal se dessine, très nettement, grâce aux prolongements. La modestie relative des tailles des appartements est en effet largement compensée par la générosité des espaces extérieurs, notamment les T2 aux vastes loggias. Certains vont même jusqu’à exprimer un rapport de surfaces tout à fait atypique entre l’intérieur et l’extérieur, ce dernier accordant parfois plus du double de la superficie du salon. En toile de fond, les architectes pensaient bien sûr à la véranda, ce prolongement qualitatif du pavillon devenu l’horizon de souhait de bien des Français. Sans parler du jardin… avec la ville à ses pieds. Il est remarquable d’ailleurs que certains appartements du couronnement bénéficient de deux vastes prolongements : terrasse et jardin d’hiver, en somme jardin de devant et jardin de derrière.

 

Changement spatial versus changement social : il s’agit d’un couple belliqueux et donc inséparable dès lors qu’il est question d’innovation en architecture. La vitesse du spatial, et des projets issus des imaginaires des architectes, s’y heurte en effet fréquemment à la lenteur du social et des imaginaires formatés. En proposant un Sémaphore appelé à s’élever bientôt à 55 mètres dans l’horizon sensible des portes de la cité historique de Saint-Malo, a/LTA a sagement calculé le risque qui consistait à construire un nouvel édifice contemporain à proximité d’une ville entièrement reconstruite après les bombardements de la seconde guerre mondiale – pour s’en rendre compte, il suffit de tourner le regard vers une photo aérienne des cœurs d’îlots de la cité corsaire avant les raids aériens et après le travail de Louis Arretche, l’architecte-en-chef de la Reconstruction. Il en a été ainsi du Marais à Paris, c’est en se reconstruisant « moderne » que Saint-Malo a eu, de nouveau, l’avenir devant elle. Saint-Malo, c’est du moderne devenu classique, aurait dit Roland Barthes. La ville est insolente, elle se permet des tours. Et ce Sémaphore à venir est une grande bouffée d’air frais qui traverse une ville close cinquantenaire où l’on avait parfois tendance à étouffer : comprimer l’histoire en un projet. L’avenir appartient à ceux qui se lèvent.

 

Mais comment définir au juste le style d’a/LTA ? Le style, c’est un mot du dissensus, un mot sur lequel nous ne sommes pas, nous ne serons jamais tous d’accord. Parce que c’est un mot où se combattent des valeurs, et qui fait surgir des convictions sur ce à quoi l’on tient. Il y a une évidente liberté, mais aussi quelque chose de net et de tranché dans les projets d’a/LTA qui la plupart du temps ne transigent pas sur les enjeux au fondement de la transformation. Jamais fléchissants et jouant sur le grand et le petit, qu’il s’agisse de maisons groupées ou de tours d’habitation, la question est la plupart du temps traitée sur un mode décomplexé… à Eurorennes comme à Charleville-Mézières.

 

Les facettes du grand roc strié d’Urban Quartz, imaginé avec le couple parisien Hamonic & Masson, ont ainsi accueilli la nouvelle LGV sans hésiter à se montrer comme une réminiscence du cristal, alors que les modestes 16 maisons groupées dans une boucle de la Meuse chez Arthur Rimbaud dans le quartier de Manchester ne mentent pas sur leur situation : un projet initiatique en zone ANRU qui privilégie le bois, confirme la présence du végétal et marque de sa présence une parcelle taillée en pointe. Tendre des lignes, pointer des directions, et configurer des espaces qui prennent corps : de la même manière, sur les bords de la Loire dans la région nantaise, les façades échancrées et les masses fractionnées des Roselières, comme taillées dans l’épaisseur, s’affirment en vigie sur le front pionnier du nouveau quartier qui a redessiné l’ouest de Couëron, là où les terres émergées viennent buter sur l’estuaire mouillé. Sur une ancienne lisière, les logements sociaux et en accession ont donc été généreusement percés pour jouer sans complexe sur le contraste entre le lisse des vêtures métalliques brillantes et le caractère rugueux du béton sombre. Ils racontent un réseau impalpable, non écrit, de choses nommées qui tissent désormais un nouveau paysage.

 

Le lisse et le rugueux, voilà peut-être ce qui pourrait caractériser au fond les architectures d’a/LTA, rappelant les « espaces striés » chers à Gilles Deleuze et parcourus par des vitesses et des lenteurs. La ville a toujours été un reflet du monde, les architectures ont toujours reflété un moment de civilisation. Et le monde existe d’autant plus qu’il se fait monde humain, strié de conflits et traversé d’aspirations. Il nous faut adjoindre des lieux bruts aux espaces lisses, si tant est que l’on souhaite voir les individus contemporains restés reliés au monde.